
Seize cents mètres. Un peu trop près à mon goût, surtout sans compagnie. Mon œuf se maintenait à une vitesse de croisière stable et je n’avais plus rien à en attendre si je restais assis comme ça. Sa température de surface me disait qu’il n’était pas près de s’ouvrir en automatique et, d’un coup de pouce, j’ai appuyé sur le contact. La première charge a fait sauter tout mon harnachement. La deuxième a transformé mon œuf en huit fragments distincts. J’étais maintenant à l’air libre, littéralement assis dans le ciel et, enfin, je pouvais
voir ! Les huit morceaux de ma dernière coquille étaient encore revêtus de métal (à l’exception de celui que j’avais utilisé pour me donner la distance au sol) et, pour le radar, ils offraient la même image qu’un homme en scaphandre. Les observateurs au sol (cybernétiques ou vivants) auraient du mal à me distinguer des débris qui m’accompagnaient dans ma chute, semblables eux-mêmes aux milliers d’autres débris qui pleuvaient dans l’atmosphère, à des centaines de mètres alentour. Durant sa période de formation, chaque fantassin assiste depuis le sol à un exercice de débarquement et il peut voir, par ses yeux comme par ceux du radar, la confusion que crée cette tactique d’arrivée. C’est une bonne chose parce que, pendant la descente, on se sent plutôt nu. On aurait tendance à paniquer et à ouvrir un parachute un peu trop tôt, ce qui vous donne une bonne chance d’être transformé en courant d’air, ou plutôt en neutrons… Ou à l’ouvrir un peu trop tard, et de vous briser chevilles, clavicules, épaules et colonne…
J’ai donc pris le temps de m’étirer, j’ai bien dégourdi tous mes muscles et j’ai regardé autour de moi. Puis j’ai fait le plongeon du canard et j’ai observé le sol. Comme prévu, il faisait nuit, mais les filtres infrarouges permettent de s’y retrouver très bien avec un peu d’habitude. J’étais presque au-dessus du fleuve qui traversait la ville en diagonale et je descendais très vite. Le fleuve m’apparaissait clairement, comme un grand ruban sur le sol plus sombre. Je n’avais pas encore décidé sur quelle rive j’allais arriver mais je ne tenais pas à tomber dedans, ce qui me ralentirait.