Il avait eu des démêlés au burlingue avec son sous-chef. Une vraie tragédie antique ! Jugez-en plutôt (ou plus tard, si vous n’avez pas le temps maintenant) : M. Pinson, son supérieur, lui avait demandé de lui rapporter du bureau de tabac où Hector allait faire l’emplette de timbres, une boîte de cachous (substance astringente extraite des fruits de l’arec). Hector avait accompli cette mission délicate avec la vaillance, la sagacité et le sens des responsabilités qui sont l’apanage (blanc) de notre famille. Seulement, il avait acheté des cachous Bézuquet, alors que M. Pinson ne consommait — c’était notoire — que des cachous Lanfoiré. Drame ! Pinson avait nié les qualités intrinsèques et intrin-humides d’Hector.

Il l’avait traité d’incapable, de diminué mental, de refoulé sexuel et autres qualificatifs plutôt désagréables.

Ce qu’entendant, Hector avait osé une chose que de mémoire de gratte-papier nul avant lui ne s’était permise : il avait tiré la langue à son sous-chef. Vous imaginez le scandale ? Rapport en haut lieux ! Admonestation du sous-chef-chef, du chef-sous-chef et du chef-chef ! Rationnement sur le papier à faire les cocottes ! Tracasseries multiples de la part des collègues perfides qui allaient jusqu’à faire des taches d’encre sur ses manches de lustrine pour se faire bien voir du sous-chef !

Brimades de celui-ci qui, lorsque Hector eut à changer sa plume, lui refusa une plume sergent-major pour lui octroyer une plume baïonnette, ce dont Hector avait une sainte horreur. Bref, son bureau était devenu l’enfer. Et mon cousin m’expliqua après le repas, entre le café et le petit verre de Cointreau, qu’il songeait sérieusement à solliciter sa mise à la retraite anticipée.

— Mais que ferais-tu, dans le cas où la chose se réaliserait ? m’inquiétai-je.

Hector s’était raclé la gorge, avait craché discrètement dans un mouchoir noirci par le tabac à priser et, d’une voix lamentable :



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