
— Vois-tu, Antoine, je suis un pas-de-chance. La vie a toujours été rude pour moi. Qu’ai-je eu comme joie ? Les palmes académiques ? Oui, je sais… Mais j’étais fait pour mener une autre existence.
— Tout le monde, lui dis-je. A ce titre-là tous les hommes sont des ratés. Je réitère ma question : une fois à la retraite, que feras-tu ?
— N’importe quoi !
— Ce sont les gens qui ne savent rien faire qui font n’importe quoi !
— Je suis fonctionnaire depuis vingt-trois ans, six mois et dix-neuf jours, se lamenta sombrement Hector, que pourrais-je savoir faire ?
Tant d’humble franchise m’émut. Afin de lui changer les idées, je lui proposai une balade.
— Aller où ? ronchonna mon estimable parent en pinçant son nez jaune.
J’eus alors une idée, innocente en elle-même, mais qui devait avoir par la suite des conséquences extraordinaires.
— Tu connais mon ex-collègue Pinaud ?
— Effectivement.
— Il s’est retiré à Vincennes où il tient un café. Si nous allions lui dire un petit bonjour ?
Hector fit son examen de conscience, branla le chef (il est célibataire) et soupira :
— Je méprise souverainement les cafés qui sont, comme chacun sait, des lieux de perdition où l’homme subit sa plus grave dégradation…
— Respire ! lui dis-je.
— Pardon ?
— Respire ! Sortir des phrases aussi longues sans escales, c’est un truc à vous conduire à l’infarctus !
Il haussa ses robustes épaules en forme de parapluie roulé.
— … Mais néanmoins, poursuivit mon vénéré cousin, la personne de ton ami Pinaud ne m’est pas antipathique, tout au contraire. C’est un homme pondéré et qui possède d’assez bonnes manières pour un ancien policier.
Nous partîmes donc sur ce jugement flatteur. Félicie refusa de nous accompagner, alléguant le ménage à faire et les oiseaux sans tête à préparer pour le soir.
