
Pousse deux ou trois hoquets.
Y a du brouillard dans son regard de bourrin fatigué. Il le promène vaille que vaille sur la salle mélancolique, aux tables cirées par les coudes de plusieurs générations d’ivrognes. Puis, d’un geste automatique, il rafle la comptée du jour dans le tiroir-caisse, n’abandonnant que la morniflette. D’un pas funambulesque il gagne l’escadrin menant à sa chambre après avoir clamé d’une voix pyrénéenne : « Je mets en touche » !
C’est le signal.
Au cri, un long lézard verdâtre radine d’on ne sait où, un magazine pour enfant à la main.
C’est Roro, le fils du précédent : un grand con maigre qui serait probablement en sanatorium si Alexander Fleming avait découvert « Canigou et Ronron » au lieu de ce que tu sais.
Il prend la relève, Roro. La nuit est son royaume. Tandis que le père fait geindre les marches, le fils s’installe au comptoir avec Pilote ou Mickey. La limonade, il n’est pas tellement doué pour. Mais comme il est doué pour rien, il sert des godets aux attardés en attendant que ça se passe.
Juste comme on se pointe, Béru et moi, ces messieurs Berthier interprètent la Relève de la Garde.
Le dabe exit.
Le fils s’arrime au bar avec, variante, un album de Babar.
Sa Majesté Béru Ier s’accoude face à l’intellectuel de comptoir et, après l’avoir admiré un instant, demande :
— Dis voir, gamin, tu vas sur tes quel âge ?
Roro lève son nez piqueté de taches rousses et sourit bienheureusement.
— Vingt et un ans, m’sieur Bérurier. Je vote la semaine prochaine pour la première fois.
La face avenante du Gros le mettant en confiance, il ajoute :
