L'appareil finit par se mettre en mouvement, d'abord imperceptiblement puis de plus en plus vite et l'on décolle cap nord-ouest vers des nuages que l'on traverse. Entre ceux-ci, plus tard, penché contre la vitre, Ferrer va distinguer une étendue de mer, ornée d'une île qu'il ne pourra identifier, puis une étendue de terre au cœur de laquelle c'est un lac, cette fois, dont il ne connaîtra pas le nom. Il somnole, il suit nonchalamment sur un écran quelques prégénériques de films qu'il a du mal à regarder jusqu'au bout, distrait par les allées et venues des hôtesses qui ne sont peut-être plus ce qu'elles ont été, il est parfaitement seul.

A deux cents compressés dans une carlingue, on est en effet isolé comme jamais. Cette solitude passive, pense-t-on, serait peut-être l'occasion de faire le point sur sa vie, de réfléchir au sens des choses qui la produisent. On essaie un moment, on se force un peu mais on n'insiste pas longtemps devant le monologue intérieur décousu qui en résulte et donc on laisse tomber, on se pelotonne et s'engourdit, on aimerait bien dormir, on demande un verre à l'hôtesse car on n'en dormira que mieux, puis on lui en demande un autre pour faire passer le comprimé hypnotique: on dort.

A Montréal, en descendant du DC-10, les employés de l'aéroport semblaient anormalement éparpillés sous un ciel plus vaste que les autres cieux, puis l'autocar Greyhound était plus long que les autres autocars, mais l'autoroute était de taille normale. Arrivé à Québec, Ferrer prit un taxi de marque Subaru en direction du port, département des garde-côtiers, môle 11. Le taxi le déposa devant une pancarte portant à la craie la mention DESTINATION: ARCTIQUE et, deux heures plus tard, le brise-glace NGCC Des Groseilliers appareillait vers le grand Nord.

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Depuis cinq ans, jusqu'au soir de janvier qui l'avait vu quitter le pavillon d'Issy, toutes les journées de Félix Ferrer sauf le dimanche s'étaient déroulées de la même manière.



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