– Vous comprenez, monsieur, puisque vous savez si bien qui je suis, vous comprenez, dis-je, ma mission en France: envoyé par Sa Majesté le grand Frédéric, c’est-à-dire ambassadeur plus ou moins secret de Sa Majesté prussienne; or, qui dit ambassadeur dit curieux; or, en ma qualité de curieux, je n’ignore rien des choses qui se passent, et l’une de celles que je connais le mieux, c’est l’accaparement des grains.


Si simplement que Balsamo eût prononcé ces dernières paroles, elles eurent plus de pouvoir sur le lieutenant de police que n’en avaient eu toutes les autres, car elles rendirent M. de Sartine attentif.


Il releva lentement la tête.


– Qu’est-ce que l’affaire des grains? dit-il en affectant autant d’assurance que Balsamo lui-même en avait déployé au commencement de l’entretien. Veuillez me renseigner à votre tour, monsieur.


– Volontiers, monsieur, dit Balsamo. Voici ce que c’est.


– J’écoute.


– Oh! vous n’avez pas besoin de me le dire… Des spéculateurs fort adroits ont persuadé à Sa Majesté le roi de France qu’il devait construire des greniers pour les grains de ses peuples, en cas de disette. On a donc fait des greniers: pendant qu’on y était, on s’est dit qu’il fallait mieux les faire grands; on n’y a rien épargné, ni la pierre ni le moellon, et on les a faits très grands.


– Ensuite?


– Ensuite, il a fallu les remplir; des greniers vides étaient inutiles; on les a donc remplis.


– Eh bien, monsieur? fit M. de Sartine ne voyant pas bien clairement encore où voulait en venir Balsamo.


– Eh bien, vous devinez que, pour remplir de très grands greniers, il a fallu y mettre une très grande quantité de blé. N’est-ce pas vraisemblable?


– Sans doute.


– Je continue. Beaucoup de blé retiré de la circulation, c’est un moyen d’affamer le peuple; car, notez ceci, toute valeur retirée de la circulation équivaut à un manque de production. Mille sacs de grains au grenier sont mille sacs de moins sur la place. Multipliez ces mille sacs par dix seulement, le blé augmente aussitôt.



9 из 312