Il disait qu'à la mort de Narcisse les Oréades, divinités des bois, étaient venues au bord de ce lac d'eau douce et l'avaient trouvé transformé en urne de larmes amères.

«Pourquoi pleures-tu? demandèrent les Oréades.

— Je pleure pour Narcisse, répondit le lac.

— Voilà qui ne nous étonne guère, dirent-elles alors. Nous avions beau être toutes constamment à sa poursuite dans les bois, tu étais le seul à pouvoir contempler de près sa beauté.

— Narcisse était donc beau ? demanda le lac.

PREMIERE PARTIE

— Qui, mieux que toi, pouvait le savoir ?

répliquèrent les Oréades, surprises. C'était bien sur tes rives, tout de même, qu'il se penchait chaque jour ! »

Il se nommait Santiago. Le jour décli-Le lac resta un moment sans rien dire.

nait lorsqu'il arriva, avec son troupeau, Puis:

devant une vieille église abandonnée. Le

«Je pleure pour Narcisse, mais je ne toit s'était écroulé depuis bien longtemps, m'étais jamais aperçu que Narcisse était et un énorme sycomore avait grandi à

beau. Je pleure pour Narcisse parce que, l'emplacement où se trouvait autrefois la chaque fois qu'il se penchait sur mes rives, sacristie.

je pouvais voir, au fond de ses yeux, le Il décida de passer la nuit dans cet reflet de ma propre beauté. »

endroit. Il fit entrer toutes ses brebis par la porte en ruine et disposa quelques plan-

«Voilà une bien belle histoire», dit l'Al-ches de façon à les empêcher de s'échap-chimiste.

per au cours de la nuit. Il n'y avait pas de loups dans la région mais, une fois, une bête s'était enfuie, et il avait dû perdre toute la journée du lendemain à chercher la brebis égarée.

Il étendit sa cape sur le sol et s'allongea, en se servant comme oreiller du livre qu'il venait de terminer. Avant de s'endormir, il pensa qu'il devrait maintenant lire des ouvrages plus volumineux : il mettrait ainsi plus de temps à les finir, et ce seraient des oreillers plus confortables pour la nuit.



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