Ce que nous éprouvons, à la suite de cette misérable affaire, lorsque nous nous retrouvons pour le grand savonnage dans le bureau du dabe, est un sentiment absolument inverse. En croisant le regard du Tondu, nous nous disons, le cher Béru et votre serviteur

Sa frime est aussi inexpressive que la vitrine d'un magasin en cours de transformation. Ses yeux pointus sont pareils à une photographie de la foudre et ses doigts pâles caressent le cuir doux de son sous-main comme s'il affûtait son sens tactile pour l'utiliser à des fins meurtrières

Un silence pétrifiant nous donne un avant-goût de la rigidité cadavérique.

Je ne me risque pas à l'interrompre.

Je le sens tellement aux limites de l'explosion, le dirlo, que je retiens mon souffle. Paraît que les amibes (les amibes de nos amis sont nos amibes) se reproduisent par scissiparité, vous voyez pas que ça soye tout à coup du kif pour le Boss et qu'on s'en farcisse deux au lieu d'un !

Pour m'évacuer l'angoisse, me préserver le système nerveux, je pense à autre chose : à des champs de blé truffés de coquelicots et de bluets, à des pubis savoureux, à des melons odorants, à des pins parasols, à des pigeons blancs sur une fenêtre, aux Lettres de mon Moulin et à des tas d'autres trucs délicats qui vous font croire un moment que la vie est jolie.

Mais le silence est trop féroce, trop inhumain, pour qu'on puisse penser vraiment à autre chose. Je devine que le dabe est en train de mijoter des mots bien flétrisseurs. Il les sélectionne, les assemble, les tresse. Il veut nous les planter jusqu'à la garde dans l'honneur.



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