
Me voyant songeur, il pique les ultimes olives déposées devant nous. Puis il recrache les noyaux dans différentes directions et sur différentes gens, d'une bouche adroite et propulsive.
— Qu'est-ce tu gamberges, San-A ?
— Bouge pas, Gros…
Quelque chose s'agite en moi. Indécis, embryonnaire, furtif. C'est le chasseur à l'ardoise gui me l’a provoqué. Pourquoi ? Ce garçon est un jeune Italien à la chevelure calamistrée, au regard dolent de biche égarée… Je ne l'ai jamais vu auparavant… Non, ça ne vient pas de lui, cette sensation d'alerte. Cet Achtung silencieux de ma chair. Pourtant, j'ai éprouvé un étrange sentiment de « mobilisation » lorsqu'il est passé devant notre table.
En moi, des forces secrètes se sont rassemblées. Je suis des yeux le chasseur. Il contourne la grande salle, emprunte une seconde travée qui le ramène dans notre secteur.
Une seconde fois, je lis le texte de l'ardoise. Sir Harry Dezange.
— Bonté divine ! m'écrié-je très poliment étant donné le lieu sélect où nous sommes.
— Nom de D… ! répond Béru à qui ma brusquerie vient de faire avaler quatre noyaux d'olive simultanément.
Fort heureusement, le sommelier nous apporte une carafe de Fandan qui permet au Mastar de se ramoner le tout à l'égout.
— Qu'est-ce qui t'a pris de pousser cette beuglante ? me demande-t-il d'une voix reprocheuse.
— Nous tenons notre homme, Gros !
— Le mec dont avec lequel le Négro…
— Oui. Lorsque le ministre est parti dans les questches, il m'a révélé qu'il avait rendez-vous ici. Je lui ai demandé avec qui, il a balbutié : sœur Marie des Anges… C'est du moins ce que j'ai cru. En réalité il a dit : « Sir Harry Dezange ! »
