
Oui ! Elle eut un sourire affreux. C’était vrai. Quand on trouvait le centre parfait, quand on était dans le bon état d’esprit, on pouvait équilibrer. Au milieu de la bascule existe un point qui ne bouge jamais…
Ses chaussures lâchaient des bruits de succion dans l’eau tiède. Il y avait de l’herbe verte nouvelle sous la neige parce que l’horrible tempête était arrivée tard dans l’année. Elle continua de marcher vers où les parcs d’agnelage étaient enfouis.
Son père regardait fixement le feu. Un feu chauffé à blanc comme une fournaise, qui dévorait le bois comme attisé par une bourrasque. Il tombait en cendres sous ses yeux…
De l’eau coulait à flots autour des souliers de Tiphaine.
Oui ! Mais n’y pense pas ! Maintiens l’équilibre ! Encore davantage de chaleur ! Du gel au feu.
Un bêlement retentit.
Les moutons arrivaient à survivre sous la neige, du moins un moment. Mais, comme disait Mémé Patraque, quand les dieux ont fait le mouton, ils ont dû oublier son cerveau dans leur autre manteau. Pris de panique – et les moutons sont toujours à deux doigts de céder à la panique –, ils piétinent leurs propres petits.
Et là, brebis et agneaux apparurent, fumants et ahuris au milieu de la neige qui fondait, comme des sculptures qu’on aurait oubliées.
Tiphaine avança encore, le regard fixé droit devant elle, tout juste consciente des cris excités des hommes dans son dos. Ils la suivaient, dégageaient les brebis, prenaient les agneaux dans leurs bras…
Son père hurlait des ordres aux autres hommes. Certains hachaient menu une charrette, balançaient le bois dans les flammes chauffées à blanc. D’autres remontaient des meubles depuis la maison. Roues, tables, bottes de paille, chaises… Le feu acceptait tout, l’engloutissait et en réclamait davantage à coups de rugissements. Puis il n’y eut plus rien.
