
Tout avait commencé l’automne précédent, le jour du chat…
CHAPITRE 2
MADEMOISELLE TRAHISON

Voici Tiphaine Patraque, elle chevauche un balai à travers les forêts de montagne à cent cinquante kilomètres de chez elle. C’est un très vieux balai, et elle vole en rase-mottes ; deux balais plus petits sont fixés à l’arrière comme les deux roulettes d’un vélo d’enfant, afin de l’empêcher de se renverser. Il appartient, il faut dire, à mademoiselle Trahison, une très vieille sorcière de cent treize ans qui vole encore moins bien que Tiphaine.
Tiphaine est plus jeune d’un tout petit peu plus de cent ans, plus grande qu’elle ne l’était même un mois plus tôt, et moins bardée de certitudes sur tout que l’année précédente.
Elle est en formation de sorcière. Les sorcières s’habillent le plus souvent de noir, mais, pour ce qu’elle en sait, c’est parce qu’elles n’ont jamais porté autre chose. Cette raison ne lui paraissant pas assez bonne, elle a plutôt tendance à préférer le bleu ou le vert. Elle ne se moque jamais avec mépris des fanfreluches parce qu’elle n’en a jamais vu.
On ne peut pourtant pas échapper au chapeau pointu. Un chapeau pointu n’a rien de magique, il signale seulement que la personne en dessous est une sorcière. On fait toujours attention à un chapeau pointu.
Tout de même, c’est difficile d’être une sorcière dans le village où on a grandi. C’est difficile d’être une sorcière aux yeux de voisins pour qui on reste « la gamine à Joseph Patraque » et devant lesquels on a cavalé en tous sens avec juste un tricot de corps sur le dos quand on avait deux ans.
Partir du pays avait fait du bien. La plupart des gens que connaissait Tiphaine n’étaient pas allés au-delà de quinze kilomètres de leur lieu de naissance, du coup, quand on s’était rendu dans de mystérieux pays étrangers, on s’auréolait aussi d’un peu de mystère. On en revenait légèrement différent. Une sorcière se devait d’être différente.
