
La sorcellerie faisait en fin de compte davantage appel au labeur acharné et très peu à la magie du type « zap ! ding-ding-ding ». Il n’y avait pas d’école ni rien de comparable à des leçons. Mais il n’était pas prudent de vouloir apprendre la sorcellerie par soi-même, surtout quand on bénéficiait d’un don naturel. Qu’on s’y prenne mal, et on risquait de passer de l’ignorance au radotage et ricanage en l’espace d’une semaine…
À bien y réfléchir, ça n’était qu’affaire de radotage et de ricanage. Mais personne n’en parlait. Les sorcières répétaient à l’envi « On n’est jamais trop vieille, ni trop maigre ni trop verruqueuse », mais elles ne mentionnaient jamais le radotage ni le ricanage. Pas vraiment. Elles y prenaient pourtant garde en permanence.
C’était extrêmement facile de devenir une ricaneuse. La plupart des sorcières vivaient seules (chat en option) et pouvaient passer des semaines sans même voir une collègue. Aux époques où la population détestait les sorcières, on les accusait souvent de parler à leurs chats. Évidemment qu’elles leur parlaient. Au bout de trois semaines sans conversation intelligente à propos d’autre chose que les vaches, on était prête à parler au mur. Et c’était un signe précurseur de ricanage.
Le ricanage, pour une sorcière, ne signifiait pas seulement qu’elle riait méchamment. Ça signifiait que son esprit partait à la dérive. Qu’elle lâchait prise. Que la solitude, le travail acharné, les responsabilités et les problèmes d’autrui la rendaient un peu plus folle à chaque fois, de manière si infime qu’on le remarquait à peine, jusqu’à ce qu’on trouve normal de ne plus se laver et de porter une bouilloire sur la tête. Ça signifiait qu’elle se croyait supérieure aux villageois du fait qu’elle en savait plus long qu’eux tous. Qu’elle s’imaginait le bien et le mal négociables. Et, finalement, qu’elle prenait le « chemin des ténèbres », comme on disait dans le métier. Un mauvais chemin. Qui aboutissait à des rouets empoisonnés et des chaumières en pain d’épices.
