Vous me direz, pourquoi une société quelconque se soucierait-elle de tout cela, hors d’hypothétiques impératifs moraux ? Peut-être tout simplement parce que la majorité de ses membres, en bonne santé, bien vêtus et bien nourris, ne toléreraient pas, par pure sentimentalité ou préoccupation esthétique, que de telles atrocités s’étalent quotidiennement sous leurs yeux.

Tout cela ne représente évidemment que le stade préliminaire, en quelque sorte le socle que nous avons évidemment déjà atteint, d’une assez bonne société. Le reste, c’est-à-dire l’essentiel, la satisfaction illimitée des égoïsmes, la distraction toujours renouvelée, l’insatiabilité des curiosités, l’infinité des projets réellement créatifs, appartient à notre avenir, au modèle, si j’ose risquer un terme aussi normatif, que nous propose la Culture.

Y a-t-il quelque chose de plus subversif qu’une assez bonne société ?


Certes, on ne trouvera dans l’œuvre de Iain M. Banks qu’une vision très partielle d’une entreprise, ou plutôt d’un processus dynamique, aussi grandiose.

On admettra que notre auteur, malgré ses hautes accointances, n’ait pas pu échapper à un certain provincialisme, à la tradition historique de son temps et de ses origines. Dans l’essai déjà cité, il manifeste un goût curieux pour une gestion planifiée, ordonnée, de la société, qu’il croit plus efficiente, sur le modèle de la juste répartition de la tarte à la table familiale. Mais un peu plus loin, il concède à la Culture qu’elle échappe globalement à toute centralisation en raison de sa dispersion même. Socialiste à l’intérieur de ses petites nations, anarchiste au-dehors. Et plus curieusement encore, il propose, sans même paraître s’en apercevoir, une solution typiquement libérale à un problème aigu d’une société où chacun peut changer de sexe à sa guise : une telle société, dit-il, ne peut que tendre à l’égalité absolue des sexes car s’il en était autrement, le sexe défavorisé tendrait à disparaître et s’en trouverait du coup revalorisé par sa rareté, et donc en situation de rétablir l’équilibre des droits. Si ce n’est pas là une loi du marché, que le grand drone me croque.



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