
Par la suite, Clifford se montra suffisamment odieux - surtout avec ses enfants, Laura et Peter, qu'il délaissa brutalement - pour ne pas être regretté. Emily devint lady Cigogne peu de temps après leur divorce ; les fiançailles furent brèves.
Furent-ils heureux ?
Sept ans après, ni Emily ni Cigogne ne pouvaient répondre oui. Certes, des bonheurs leur étaient venus, un troisième enfant qu'ils appelèrent Ernest, des instants d'éblouissement volés au quotidien ; mais ils n'avaient pas su métamorphoser leur passion en un amour véritable, mirifique. Jeremy avait eu beau s'insurger contre l'amoindrissement des désirs, la féerie des débuts s'était estompée peu à peu, sans que rien de palpitant ne s'y substituât. Au fil des malentendus, des incompréhensions, leurs rapports étaient devenus moins réels. Quoi qu'il se passât désormais, rien n'arrivait vraiment entre eux, alors que l'un et l'autre étaient désireux de s'aimer. Derrière les turbulences de la vie à deux, ils avaient de plus en plus de mal à s'apercevoir. Je t'aime mais tu es inatteignable ! avaient-ils envie de se crier. Etait-ce la faute au temps qui passe ?
Longtemps, Cigogne l'avait cru ; il s'était même efforcé de combattre cette déconfiture par des procédés rocambolesques. Mais à présent il sentait combien la prétendue usure n'était qu'un mensonge, un alibi pour justifier les lâchetés et la prodigieuse nullité des maris. Le fond du dossier, c'était bien l'incapacité des hommes - et la sienne ! - à mettre en paroles et en actes leurs sentiments, à composer un quotidien enfin gouverné par une exigence amoureuse. D'où venait ce tragique décalage entre l'ordinaire que les couples connaissent et les abandons délicieux que chaque homme souhaiterait vivre ? Car enfin, qui ne vivrait constamment dans les délices d'un amour authentique, dans un tumulte des sens nourri par une attention de jardinier occupé chaque jour à cultiver ses sentiments, à bouturer une griserie sur une autre ?
