
Comme chacun sait, la plupart des membres de Circonstances Spéciales directement issus de la Culture souffrent fréquemment de crises morales gravissimes qui les conduisent à des extrémités comme l’ascétisme, l’hibernation prolongée, voire le suicide. Aux yeux de leurs collègues de Contact, déjà suspects, et plus encore de tous les autres ressortissants de la Culture, les agents de Circonstances Spéciales sont inexprimablement altérés : ils ont eu un contact direct avec le Mal, ils l’ont même manié, et ils ne peuvent pas en être sortis indemnes ; pour cela, il faudrait que la Culture admette le concept de sainteté, et comme elle ignore radicalement tout mysticisme et toute transcendance, elle ne peut tout simplement pas le comprendre, encore moins l’éprouver.
D’où vient alors que l’élite de la Culture se dispute les trop rares postes de Circonstances Spéciales et qu’ils exercent sur leurs concitoyens une fascination à la limite de l’envie ? C’est que la Culture est en proie à un ennemi secret, l’ennui. Le moindre citoyen ne manque certes pas de distractions. La vie quotidienne de la plupart ressemble à une permanente croisière interstellaire de luxe. Mais justement, elle est interminable et ces loisirs organisés ont un goût de simulations, manquent du mordant âpre de la réalité. Les gens de la Culture savent bien que la vraie vie est en dehors de ses limites. Or ils ne peuvent guère rencontrer l’inédit, l’inconnu dans la science puisqu’ils ne sauraient y rivaliser avec les formidables intelligences artificielles.
