
Il vida son verre, puis l’étudia tandis que l’alcool coulait dans sa gorge. Il sentit un picotement au passage, et eut l’impression que la lumière lui chatouillait les yeux. Il fit tourner le verre dans ses mains d’un geste prudent et régulier, apparemment fasciné par la rugosité de ses parties dépolies et par le brillant soyeux des aires non travaillées. Il l’éleva vers le soleil et ses yeux se plissèrent. Le verre se mit à scintiller comme cent petits arcs-en-ciel et, dans son pied élancé, de minuscules spirales de bulles émirent une lueur dorée sur fond de ciel bleu, enroulées les unes autour des autres en une double hélice cannelée.
Il abaissa le verre, lentement, et son regard tomba sur la ville silencieuse. Les paupières à demi closes, il contempla les toits, les flèches et les tours, au-dessus des bosquets marquant l’emplacement des jardins, rares et poussiéreux, puis, par-dessus les lointaines dents de scie du mur d’enceinte, sur les plaines pâles et les collines bleu fumée qui miroitaient plus loin dans une brume de chaleur, le tout sous un ciel sans nuages.
Sans détacher son regard du panorama, il replia brusquement le bras, expédiant le verre par-dessus son épaule jusque dans la fraîcheur de la pièce où il s’enfonça dans les ombres avant de se briser en mille morceaux.
— Espèce de salaud, fit une voix au bout d’un court instant. (Une voix traînante au son assourdi.) J’ai cru que c’était l’artillerie lourde. J’ai failli faire sous moi. Tu veux qu’il y ait de la merde partout ?… Oh, merde ! Voilà que j’ai mordu dans le verre, en plus… Mmm… Je saigne. Une pause. Puis : Tu m’entends ? (La voix traînante et assourdie haussa quelque peu le ton.) Je saigne… Tu veux avoir un plancher couvert de merde et de sang de pure race ? (On entendit un frottement accompagné d’un tintement, puis il y eut un silence, et enfin :) Espèce de salaud.
