
Le lendemain, ils retrouvèrent les montagnes, et la neige la nuit suivante. L’Os se blottit dans son caban, désormais déchiré, pour écouter Deacon et Archie échanger des histoires sur ce qu’ils avaient vécu à Bakersfield, Terre Haute, Klamath Falls, sur ce que cela faisait de retraverser les Rocheuses. Deacon sortit une bouteille de muscat et tous deux burent jusqu’à ce que leur conversation se brouille et que L’Os n’arrive plus à les comprendre. Ils lui lancèrent de petits regards obliques et interrogateurs, l’appelant « mon pote » et « ce bon vieux L’Os », prenant soin de lui offrir ce qu’ils avaient, et plus généreusement encore quand ils comprirent qu’il n’accepterait pas. Ils finirent par s’endormir.
L’Os resta assis au seuil de la portière ouverte, tiraillé par le vent froid. Il y avait une pulsation en lui, bien plus puissante qu’avant. Il la sentait.
Pour la première fois, cela forma des mots en lui… des fantômes de mots.
Je suis là, trouve-moi. Trouve-moi, je suis là.
Le train dévala la pente orientale des Rocheuses, et L’Os sentit la même force inconnue monter en lui, la force qui lui avait permis de tuer tous ces hommes au camp. Il était concentré, maintenant. Braqué sur quelque chose. Pour la première fois, il sut où il allait.
Je suis là. Trouve-moi.
La chanson, précise, sonore, ne pouvait pas ne pas être reconnue. Il comprit enfin.
L’Os arrivait.
1
La municipalité de Haute Montagne se situait à l’intersection de la voie de chemin de fer et de la rivière Fresnel, son château d’eau et ses énormes silos surgissant sur la prairie comme des blocs de basalte du fond érodé d’un océan. Un jour, il n’y avait pas si longtemps de cela, le village avait brigué le statut de ville.
Il lui en restait quelques traces. La rue principale, Lawson Spur, ou plus simplement The Spur, L’Éperon, était goudronnée et bordée de trottoirs en béton d’un blanc éblouissant sous le soleil de mi-journée, ce qui mettait en valeur l’imposante quincaillerie Bingham, le grand magasin J.C.
