
Il semblait vouloir, par une profusion inattendue de phrases, me faire oublier ce que j'avais entendu rapporter à la Cour.
Au fur et à mesure qu'il parlait, l'émotion le gagnait et, cependant, il n'établissait aucun lien entre ce qu'il évoquait et les « affaires de poisons » sur lesquelles il enquêtait.
– Les impiétés, disait-il, les sacrilèges, les abominations sont pratiqués partout. Ils sont communs à Paris, à la campagne et dans les provinces.
Il évoquait les messes noires, les femmes au corps dénudé servant d'autel, la « compagnie charnelle » et les scènes de débauche qui accompagnaient ces cérémonies diaboliques, leur moment le plus intense, quand les femmes se livraient aux prêtres qui invoquaient le diable.
Puis, d'une voix étranglée, il me parlait tout à coup des enfants abandonnés qui disparaissaient, des femmes qui vendaient leurs nouveau-nés ou les foetus dont les faiseuses d'anges les avaient délivrées.
Je me souviens qu'à Paris, au mois de septembre 1676, des femmes s'étaient rassemblées dans les rues, criant qu'on enlevait les enfants pour les égorger. J'avais cru qu'il s'agissait d'une de ces rumeurs qui soulèvent le peuple mais qui n'ont aucun fondement, sinon la peur. Or Nicolas Gabriel de La Reynie me confiait que des mères donnaient bel et bien « leurs enfants au diable », ou bien on les leur arrachait à cette fin.
Un prêtre, Guibourg, avait ainsi sacrifié au cours de messes noires quatre des sept enfants qu'il avait eus d'une pauvre femme, pour arroser de leur sang l'hostie ainsi consacrée et qu'il dédiait aux divinités de l'amour. Et ce pour favoriser les désirs d'une femme dont jamais Nicolas Gabriel de La Reynie n'avait prononcé le nom.
Et il ajoutait qu'une sorcière, une devineresse, cette Voisin dont j'ai déjà parlé, brûlait dans un four les corps des enfants avortés ou tués, et disait faire ainsi cuire de « petits pâtés ».
