
— Arrête de gémir ! Etn’abîme pas ta poupée ! Ne l’abîme surtout pas !
La morsure de la douleur, le cuivredu sang sur les lèvres et la respiration qui tressaute.
La comptine qui la rassurait tant netrouvait plus le chemin de son esprit. Mélodie plissa les paupières, cherchadans son for intérieur des chaleurs de parfums, des rires éclatants, leshennissements gais de Pastille le mini-poney. Mais plus rien n’affluait. Lanuit éternelle coulait des parois de son crâne et ne tarderait pas àl’ensevelir. Pour toujours.
Dès qu’elle s’enfouirait dans lesbras de papa, elle ne manquerait pas de tout raconter. De dire que le Monstrelui avait fait mal aux mains et l’avait empêchée de crier en collant dusparadrap sur sa bouche. Qu’il l’avait forcée à sourire, à rester immobile danscette puanteur de cuir alors qu’il lui brossait les cheveux. Si fort et silongtemps qu’il lui semblait avoir saigné du crâne.
Oui, elle dévoilerait tout, sansoublier le moindre détail. Ces odeurs à vomir, ces hurlements inhumains, ceschoses sur le sol, molles et craquantes. Entassées par centaines. Par milliers.
L’haleine rance du fauve glissait àprésent le long de sa nuque. Une vague tiède et pénétrante, à l’odeur desavane. Si près d’elle ! Ses pas – des sabots, pensaMélodie – ne claquaient plus dans la pièce, comme tout à l’heure. Preuvequ’il la disséquait méticuleusement du regard, là, juste au-dessus d’elle. Àquoi pouvait-il bien ressembler ? Il devait avoir des dents pointues, destouffes de poils sur le museau, des yeux gigantesques.
Jamais elle n’avait pu voir sasilhouette, ni celle des autres présences, plus étranges encore. Alors commentdécrirait-elle avec précision le Monstre ? Elle raconterait son histoire àses camarades de l’institut spécialisé, mais jamais ils ne l’écouteraient. Sijeune, elle savait déjà que la plupart des humains ne croyaient qu’en ce qu’ilsvoyaient. Une perception de la réalité qui n’avait aucun sens pour elle. Quin’en aurait jamais.
