
« Quand Attila est mort, on l'a dressé sur son cheval cabré, au-dessus du Danube ; le soleil couchant a fait une telle ombre à travers la plaine que les cavaliers ont foutu le camp comme de la poussière, épouvantés...
Il rêvassait, pris par ses rêves, l'alcool et le calme soudain. Kyo savait quelles propositions il devait lui faire, mais il le connaissait mal, si son père le connaissait bien ; et plus mal encore dans ce rôle. Il l'écoutait avec impatience (dès qu'une table, devant le baron, se trouverait libre, il s'y installerait et lui ferait signe de sortir ; il ne voulait ni l'aborder, ni l'appeler ostensiblement) mais non sans curiosité. C'était la Russe qui parlait maintenant, d'une voix lente, éraillée - ivre peut-être d'insomnie :
- Mon arrière-grand-père avait aussi de belles terres... Nous sommes parties à cause des communistes, n'est-ce pas ? Pour ne pas être avec tout le monde, pour être respectées ; ici nous sommes deux par table, quatre par chambre ! Quatre par chambre... Et il faut payer le loyer. Respectées... Si seulement l'alcool ne me rendait pas malade !..
Clappique regarda son verre : elle avait à peine bu. La Philippine, par contre... Tranquille, elle se chauffait comme un chat à la chaleur de la demi-ivresse. Inutile d'en tenir compte. Il se retourna vers la Russe :
- Vous n'avez pas d'argent ?
Elle haussa les épaules. Il appela le garçon, paya avec un billet de cent dollars. La monnaie apportée, il prit dix dollars, donna le reste à la femme. Elle le regarda avec une précision lasse :
- Bien.
Elle se levait.
- Non, dit-il.
Il avait un air pitoyable de bon chien.
- Non. Ce soir, ça vous ennuierait.
Il lui tenait la main. Elle le regarda encore :
- Merci.
Elle hésita :
