
Son planton toqua à la porte. Il cria d’entrer et le couple pénétra furtivement dans le bureau du colonel, l’échine arquée, le regard en dévotion, un sourire éperdu aux lèvres.
Gamel se tenait devant sa vaste fenêtre, dos aux arrivants. Il plongeait dans la cour du Centre et regardait des recrues s’entraîner au lancement de la grenade. Cet exercice le passionnait. Et puis il avait pour règle de laisser mijoter ses visiteurs avant de s’intéresser à eux. C’était une recette éculée mais qui donnait d’excellents résultats. Il lui arrivait de les « oublier » dans son bureau pendant près d’une heure, ne leur accordant aucun regard, continuant de vaquer à ses occupations tandis que les arrivants dansaient d’un pied sur l’autre près de la porte. Personne ne résistait à cette humiliation. Lorsque l’entretien commençait, le visiteur était archiconditionné : à sa botte !
Mais dans le cas présent, l’humilité infinie du couple, sa gaucherie éperdue, ne rendaient pas nécessaire un tel préambule. Gamel abrégea le supplice. Il se retourna et considéra avec presque de la surprise ces deux vieux aux trognes couperosées. Il gagna son fauteuil pivotant, croisa les jambes et jeta son képi au sol.
— Approchez ! lança-t-il.
Les Macheprot firent trois petits pas peureux dans sa direction. L’homme boitait. Le colonel Gamel Dâr Hachid nota qu’il était affligé d’un pied bot.
Le paysan s’inclina :
— On est très honorés que vous nous receviez, mon colonel ! balbutia-t-il en roulant les « r » à défaut des épaules.
— Comment se fait-il que vous connaissiez Kader Houcel ? questionna abruptement l’officier supérieur.
— On le connaît, rapport qu’on lui a sauvé la mise le mois passé, assura Francis Macheprot. Il avait les gendarmes au cul, sauf vot’ respecte, et c’est moi que je l’ai planqué dans mon cellier. Y venait de faire craquer la poste centrale de Chartres, p’t’être en avez-vous entendu causer ?
