«La guerre, pensa-t-il, tout vient de là… Lidka, par exemple, à peine mariée, et déjà son mari expédié au front. Tout de suite en première ligne, dans le hachoir. Un mois après, le pokhoronka; la voilà veuve. Veuve à dix-neuf ans. Ah! Misère de misère! Et comme elle est devenue vieille! À ne pas la reconnaître. Et ces varices! comme des cordes noires sur ses jambes. Elle chantait si bien! Les vieux descendaient de leur poêle pour l'écouter, tandis que nous, jeunes idiots, on se bagarrait comme des coqs à cause d'elle…»

Ils s'arrêtèrent au bout du sillon et se redressèrent. «Repos, les filles! dit Ivan. On va déjeuner.» Ils s'assirent par terre, sur l'herbe sèche et cassante de l'an passé, déballèrent d'un torchon leur maigre repas. Sans hâte ils se mirent à manger.

On était au printemps. Les attendait la grande sécheresse de l'année 1946.


Dès le mois de mai, on en était à faire bouillir les arroches

En juin, le vent brûlant des steppes se mit à souffler. L'herbe fraîche commença à sécher et les feuilles à tomber. Le soleil calcinait le jeune blé, asséchait les ruisseaux, abattait les gens affamés qui venaient aux champs. Même les fraises des bois que l'on trouvait à l'orée de la forêt s'étaient durcies en petites boules sèches et amères.

L'un des paysans de Goritsy s'était entendu avec le chef du kolkhoze pour aller voir dans les villages voisins ce qui se passait. Il revint cinq jours plus tard, décharné, le regard vide et, très bas, comme s'il avait peur de sa propre voix, se retournant sans cesse, se mit à raconter:

– À Bor, il n'y a plus que deux hommes en vie. À Valiaevka, c'est désert. Personne pour creuser les tombes; les morts restent dans les isbas… Ça flanque la frousse de rentrer là-dedans. Chaque fois qu'on pousse une porte, c'est l'horreur. Hier, j'ai rencontré un paysan sur la grand-route. Il allait à la ville, poussé par la faim. Il m'a dit que chez lui on mangeait les morts, comme dans les années 20 sur la Volga…



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