
Les derniers temps, Ivan avait peur de regarder sa femme. Elle ne se levait presque plus. Allongée avec le bébé, trempant son doigt dans une bouillie d'arroche et de vieux croûtons, elle essayait de le nourrir. Son visage se marquait de taches brunes et sèches; autour des yeux brûlaient des cernes noirs. Kolka bougeait à peine sur sa poitrine. Il ne criait même plus, mais poussait seulement de petits gémissements, comme un adulte. Ivan lui-même avait beaucoup de peine à tenir sur ses jambes. Enfin, un jour, se réveillant au petit matin, il pensa avec une lucidité mortelle: «Si je ne trouve rien à manger, on crèvera tous les trois.»
Il embrassa sa femme, mit dans la poche de sa vareuse deux montres en or, prises de guerre, qu'il espérait troquer contre du pain. Et il se dirigea vers la grand-route.
Le village était mort. Fournaise de midi. Silence sec et poussiéreux. Pas âme qui vive. Seule, au-dessus de la porte du soviet, hurlait la musique du haut-parleur noir. Cette radio avait été amenée par le secrétaire du Raïkom qui avait ordonné de la brancher le plus souvent possible «pour accroître la conscience politique des kolkhoziens». Mais maintenant la radio hurlait simplement parce qu'il n'y avait personne pour l'arrêter.
Et du matin au soir, délirant de faim et serrant contre elle le petit corps de son enfant à grosse tête, Tatiana écoutait les marches de bravoure et la voix du commentateur prête à exploser de joie. Il rapportait les performances de travail des Soviétiques. Ensuite, la même voix, mais sur un ton dur et métallique, criblait de critiques les ennemis qui avaient dénaturé le marxisme, et fustigeait les agents de l'impérialisme.
Ce jour-là, le dernier avant sa longue prostration, dans la chaleur étouffante de midi, Tatiana entendit la chanson à la mode qu'on passait chaque jour. Les mouches noires sonnaient sur les vitres, le village se taisait, écrasé de soleil, et coulait cette chanson douce et tendre comme le loukoum:
