
« Alors j’ai décidé d’aller voir par moi-même, disait le petit homme. Huit ans d’économies, ça m’a coûté. Mais je ne regrette pas le moindre demi-rhinu. Je veux dire, j’y suis. À Ankh-Morpork. Qu’on célèbre dans les chansons et les contes, je veux dire. Dans les rues qu’ont arpentées Heric Blanchelame, Hrun le Barbare, Bravd l’Axlandais et la Fouine… C’est exactement comme je l’imaginais, vous savez. »
La figure de Rincevent était un masque d’horreur fascinée.
« Là-bas à Bès-Pélargic, poursuivait gaiement Deuxfleurs, je ne supportais plus de rester toute la journée assis derrière un bureau, à totaliser des colonnes de chiffres, avec la retraite au bout pour tout avenir… Où est l’aventure dans tout ça ? Deuxfleurs, je me suis dit, c’est maintenant ou jamais. Il y a mieux à faire qu’écouter les histoires des autres. Tu peux y aller toi-même. Il est temps d’arrêter de traîner sur les quais pour entendre ce que racontent les marins. Alors je me suis composé un recueil d’expressions et j’ai pris une place sur le premier bateau en partance pour les îles Brunes.
— Pas de gardes du corps ? murmura Rincevent.
— Non. Pour quoi faire ? Qu’est-ce que j’ai d’intéressant pour les voleurs ? »
Rincevent toussa. « Vous avez, euh… de l’or, fit-il.
— À peine deux mille rhinus. Tout juste assez pour subsister un mois ou deux. Enfin, chez moi. J’imagine qu’ici on pourrait les faire durer un peu plus longtemps.
— Un rhinu, ça ne serait pas une de ces grosses pièces d’or ? demanda Rincevent.
— Si. » Deuxfleurs regarda d’un air inquiet le mage par-dessus ses étranges lentilles de vue. « Deux mille, ça suffira, d’après vous ?
— Aaargl, croassa Rincevent. Je veux dire, oui… ça suffira.
— Bien.
— Hum. Est-ce que tout le monde est aussi riche que vous, dans l’Empire agatéen ?
— Moi ? Riche ? Ça alors, où êtes-vous allé chercher une idée pareille ? Je ne suis qu’un pauvre employé ! J’ai trop donné à l’aubergiste, vous croyez ? ajouta Deuxfleurs.
