
Ce fut pendant qu’il s’occupait ainsi sur la place des Lunes-Brisées que la catastrophe se produisit.
Deuxfleurs avait pris la pose auprès d’un vendeur de charmes ahuri, tandis que son escorte de nouveaux admirateurs l’observait avec intérêt au cas où il se livrerait à une folie amusante.
Rincevent mit un genou à terre, la meilleure position pour prendre l’image, et appuya sur le levier enchanté.
« Te fatigue pas. J’suis à court de rose », fit la boîte.
Une porte que le mage n’avait pas remarquée jusque-là s’ouvrit sous son nez. Une petite silhouette humanoïde verte et affreusement verruqueuse se pencha au-dehors, désigna la palette encroûtée de couleurs que tenait sa main griffue et se mit à brailler. « Pas de rose ! Tu vois ? s’époumona l’homoncule. Ça sert à rien de t’exciter sur le levier si y a plus de rose, hein ? Si tu voulais du rose, fallait pas prendre toutes ces images de jeunes dames, tu comprends ? À partir de maintenant, c’est du monochrome, l’ami. Vu ?
— D’accord. Ouais, bien sûr », répondit Rincevent. Dans un coin sombre de la petite boîte, il crut reconnaître un chevalet et un tout petit lit défait. Il espéra avoir fait erreur.
« Bon, du moment que t’as compris », dit le diablotin qui referma la porte. Rincevent crut entendre, étouffés, des grommellements et le raclement d’un tabouret qu’on traînait sur le plancher.
« Deuxfleurs…» commença-t-il. Et il releva la tête.
Deuxfleurs avait disparu. Tandis que Rincevent dévisageait la foule et que des fourmillements d’horreur lui remontaient l’épine dorsale, il sentit une légère poussée dans le bas du dos.
« Retourne-toi lentement, fit une voix comme de la soie noire. Ou dis adieu à tes reins. »
La foule suivait la scène avec intérêt. La journée se révélait plutôt bonne.
Rincevent se retourna doucement et sentit la pointe d’une épée lui érafler les côtes. À l’autre bout de la lame, il reconnut Stren Withel : voleur, spadassin cruel, prétendant frustré au titre de pire canaille du monde.
