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Rincevent dévala une ruelle sans se soucier des hurlements de rage qui s’échappaient de la boîte à images et sauta un mur, sa robe élimée claquant autour de lui comme les plumes d’un choucas ébouriffé. Il atterrit dans l’avant-cour d’un marchand de tapis, dispersa articles et clients, plongea par la porte de derrière dans un chapelet d’excuses, s’engouffra en dérapage dans une autre ruelle et s’arrêta, en vacillant dangereusement, à l’instant où il allait basculer étourdiment dans l’Ankh.
On dit de certains fleuves mystiques qu’une seule goutte de leur eau suffit à ôter la vie à un homme. Après sa traversée turbide des cités jumelles, l’Ankh aurait pu s’ajouter à la liste.
Au loin, les cris de rage se teintèrent d’un accent perçant de terreur. D’un regard désespéré. Rincevent chercha autour de lui un bateau ou une prise sur les murs à pic de chaque côté.
Il était pris au piège.
Sans qu’il l’ait invoqué, le Sortilège lui vint à l’esprit. Dire que Rincevent l’avait appris serait sans doute inexact ; c’est le Sortilège qui avait appris Rincevent. L’événement avait entraîné son expulsion de l’Université de l’Invisible : pour une histoire de pari, il avait osé ouvrir les pages du dernier exemplaire existant du grimoire personnel du Créateur, l’In-Octavo (pendant que le bibliothécaire de l’Université était occupé ailleurs). Le sortilège avait bondi de la page pour s’enfouir aussitôt au fond de son cerveau, d’où même tous les experts réunis de la faculté de Médecine n’avaient pas réussi à le déloger malgré leurs flatteries. Ils n’avaient pas réussi non plus à déterminer exactement de quel sortilège il s’agissait, sinon qu’il faisait partie des huit fondamentaux étroitement entrelacés dans le tissu même du temps et de l’espace.
Depuis lors il manifestait une tendance inquiétante, dès que Rincevent se sentait déprimé ou particulièrement menacé, à vouloir se faire prononcer.
