
Le mage serra les dents, mais la première syllabe passa en force à la commissure des lèvres. Sa main gauche se leva malgré lui et, tandis que la puissance magique le faisait tournoyer sur lui-même, se mit à projeter des étincelles octarines…
Le Bagage tourna à toute vitesse au coin de la ruelle ; ses centaines de genoux jouaient comme autant de pistons.
Rincevent ouvrit la bouche toute grande. Le sortilège mourut sur ses lèvres sans être prononcé.
Le coffre ne paraissait aucunement gêné par le tapis d’ornement qui le drapait d’un air coquin ni par le voleur qui lui pendait au couvercle par un bras. C’était, littéralement, un poids mort. Un peu plus loin le long du couvercle dépassaient les restes de deux doigts, propriétaire inconnu.
Le Bagage s’arrêta à quelques pas du mage et, au bout d’un moment, rentra ses jambes. Rincevent ne lui voyait pas d’yeux mais il était sûr que le coffre le regardait. Et qu’il attendait. « Va coucher », dit le mage d’une voix faible. Le Bagage refusa de bouger, mais son couvercle s’ouvrit en grinçant et relâcha le cadavre du voleur.
Rincevent se souvint de l’or. Le coffre avait censément besoin d’un maître. En l’absence de Deuxfleurs, avait-il adopté le mage ?
La marée changeait et, dans la lumière jaune de l’après-midi, il voyait dériver des débris au fil de l’eau vers la porte du Fleuve, à quelques centaines de mètres à peine en aval. Ce fut l’affaire d’un instant d’envoyer le cadavre du voleur les rejoindre. Même si on le découvrait plus tard, il ne susciterait guère de commentaires. Et les requins de l’estuaire avaient l’habitude de prendre des repas aussi copieux que réguliers.
Rincevent regarda s’éloigner le corps et réfléchit à la manœuvre suivante. Le Bagage flotterait sûrement. Tout ce qu’il avait à faire, c’était attendre la tombée de la nuit et se laisser emporter par la marée. Il ne manquait pas de coins déserts en aval où il pourrait patauger jusqu’à la berge, et après… Eh bien, si le Patricien avait vraiment passé le mot à son sujet, il n’aurait qu’à changer de vêtement, se raser, et le tour serait joué. N’importe comment, il existait d’autres pays et il avait le don des langues. Qu’il gagne seulement la Chimérie, le Gonim ou le Trapellun, et une demi-douzaine d’armées n’arriveraient pas à le ramener. Et ensuite… la fortune, le confort, la sécurité…
