À moins, en fin de compte, que le spectacle le plus impressionnant, ce soit le Moyeu. Là, une aiguille de glace verte haute de quinze kilomètres s’élance à travers les nuages et supporte à son sommet le royaume de Dunmanifestine, le séjour des dieux du Disque. Les dieux en question, malgré la splendeur du monde sous leurs pieds, sont rarement satisfaits. Il est gênant de se savoir dieu d’un monde qui existe seulement parce que toute courbe d’improbabilité doit bien s’arrêter quelque part ; surtout quand on a l’occasion de jeter des coups d’œil dans d’autres dimensions sur des mondes dont les créateurs étaient moins imaginatifs que techniquement doués. Pas étonnant, dans ces conditions, que les dieux du Disque consacrent davantage de temps aux chamailleries qu’à l’omniscience.

Ce jour-là, Io l’Aveugle, chef des dieux à force de vigilance constante, était assis, le menton dans la main, et considérait le plateau de jeu sur la table de marbre rouge devant lui. Il devait son nom à une particularité : là où auraient dû se trouver ses orbites il n’y avait rien d’autre que deux surfaces de peau nue. Ses yeux, qu’il possédait en nombre impressionnant, menaient une existence semi-indépendante. Plusieurs d’entre eux flottaient pour l’heure au-dessus de la table.

Le plateau de jeu représentait une carte du Disque-monde soigneusement sculptée, divisée en cases dessinées par-dessus. Des figurines joliment exécutées occupaient certaines de ces cases. Un observateur humain aurait, par exemple, reconnu dans deux d’entre elles Bravd et la Fouine. D’autres encore personnifiaient des héros et des champions dont le Disque avait une provision plus que suffisante.

Restaient en jeu Io, Offler le dieu crocodile, Zéphyr le dieu des brises légères, le Destin et la Dame. Une atmosphère de concentration baignait le plateau maintenant qu’on avait sorti les moins bons joueurs de la partie.



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