
L’AGENT DU HUIT
La route qui conduit d’Ankh-Morpork à Chirm serpente, toute blanche, en altitude, ruban de trente lieues parsemé de nids de poules et de rochers à demi enfouis qui s’enroule autour des montagnes, plonge dans des vallées vertes et fraîches de citronniers, franchit des gorges envahies de lianes sur des ponts de corde grinçants et s’avère dans l’ensemble plus pittoresque que franchement utile.
Pittoresque. Un mot nouveau pour le mage Rincevent (diplôme de magie. Université de l’Invisible [recalé]). Un parmi tous ceux qu’il avait appris depuis son départ des décombres calcinés d’Ankh-Morpork. « Désuet » en était un autre. « Pittoresque » voulait dire – avait-il conclu après une observation minutieuse du paysage qui poussait Deuxfleurs à employer cet adjectif – que le coin était horriblement vertigineux. « Désuet », employé pour qualifier un village qu’il leur arrivait de traverser, voulait dire ravagé par les fièvres et en ruines.
Deuxfleurs était un touriste, le premier jamais vu sur le Disque-monde. « Touriste », avait conclu Rincevent, voulait dire idiot.
Tandis qu’ils chevauchaient tranquillement dans l’air embaumant le thym et bruissant d’abeilles, Rincevent médita sur les événements des derniers jours. Tout cinglé que fût à l’évidence le petit étranger, il était par ailleurs généreux et nettement moins mortel que la moitié des gens que Rincevent avait fréquentés en ville. Le mage l’aimait plutôt bien. Le contraire aurait équivalu à donner un coup de pied à un chiot.
Pour l’instant, Deuxfleurs manifestait un grand intérêt pour la théorie et la pratique de la magie.
« Tout ça me semble… eh bien, plutôt inutile, fit-il. J’ai toujours cru, vous voyez, qu’un mage n’avait qu’à prononcer une formule magique, et puis voilà. Sans tout ce par cœur assommant. »
