
Le mage disparut dans un tournant du sentier, et les chèvres se remirent à leur pâture humide.
Jusqu’à ce qu’autre chose leur fasse redresser la tête. Elles se raidirent, les yeux écarquillés, les naseaux palpitants.
C’était étrange parce qu’il n’y avait rien sur le sentier. Mais les chèvres le regardèrent quand même passer jusqu’à ce que ce soit hors de vue.
* * *
Un village se tapissait dans une vallée étroite entre des bois à flanc d’escarpements. Ce n’était pas un grand village, on ne l’aurait pas vu sur une carte des montagnes. On le voyait à peine sur une carte du village.
C’était en fait une de ces localités qui n’existent que pour permettre à des gens d’en être originaires. L’univers en est infesté : villages cachés, petites villes balayées par les vents sous des cieux immenses, voire cabanes isolées dans des montagnes glaciales, dont l’histoire retient seulement qu’ils ont été le lieu incroyablement ordinaire où un événement extraordinaire a pris naissance. Souvent il n’y a rien de plus qu’une petite plaque pour signaler que, contre toute vraisemblance gynécologique, un personnage très célèbre a vu le jour à mi-hauteur d’un mur.
La brume se recroquevilla entre les maisons lorsque le mage franchit un pont étroit jeté en travers d’une rivière aux eaux grossies et se dirigea vers la forge du village, bien que les deux faits n’aient aucun rapport l’un avec l’autre. La brume se serait recroquevillée de toute façon : c’était une brume chevronnée qui avait élevé le recroquevillage au rang des beaux-arts.
La forge était pleine de monde, évidemment. Dans une forge, on a l’assurance de trouver un bon feu et quelqu’un à qui parler. Plusieurs villageois se prélassaient dans l’ombre chaleureuse mais, à l’approche du mage, ils se redressèrent sur leur séant, dans l’expectative, et s’efforcèrent de prendre l’air intelligent, pour la plupart sans grand succès.
