
La sage-femme s’appelait Mémé Ciredutemps. C’était une sorcière. On les acceptait plutôt bien, les sorcières, dans les montagnes du Bélier, personne n’avait à redire contre elles. Du moins quand on tenait à se réveiller le matin sous la même forme qu’on s’était couché la veille.
Le forgeron contemplait toujours mélancoliquement la pluie lorsqu’elle redescendit l’escalier et lui claqua une main verruqueuse sur l’omoplate.
Il leva les yeux vers elle.
« Qu’est-ce que je vais faire, Mémé ? demanda-t-il, incapable de cacher le ton implorant de sa voix.
— T’en as fait quoi, du mage ?
— Je l’ai porté dans la réserve à bois. C’était bien ?
— Ça ira pour le moment, répondit-elle sèchement. Et maintenant, faut que tu brûles le bourdon. »
Ils se retournèrent tous les deux pour regarder le lourd bourdon que le forgeron avait appuyé dans le coin le plus sombre de son atelier. On aurait presque dit qu’il les regardait lui aussi.
« Mais il est magique, chuchota-t-il.
— Et alors ?
— Il va brûler ?
— Jamais vu de bois qui brûlait pas.
— Il a pas l’air normal ! »
Mémé Ciredutemps ferma les grandes portes à la volée et se tourna vers lui avec colère.
« Écoute-moi bien, Gordo Lefèvre ! dit-elle. Les mages femmes, c’est pas normal non plus ! C’est pas la bonne magie pour les femmes, la magie de mage, c’est que livres, étoiles et jométrie. Elle comprendra jamais. On a jamais entendu parler de mage femme !
— Y a bien des sorcières, objecta le forgeron d’une voix hésitante. Et aussi des enchanteresses, à ce qu’on m’a dit.
— Les sorcières, ç’a rien à voir, lui jeta Mémé Ciredutemps. Elles pratiquent une magie de la terre, pas du ciel ; et les hommes, ils ont pas le coup pour ça. Quant aux enchanteresses, ajouta-t-elle, c’est des pas grand-chose. Crois-moi, tu brûles le bourdon, t’enterres le cadavre et tu dis rien sur ce qui s’est passé. »
