
Tout à coup ce sifflement. Non pas le sifflet du train. Un bref sifflement de voyous, un appel perçant, autoritaire et destiné à un complice. Je lève la tête au-dessus de la foule qui assaille les marchepieds. Au bout du convoi, je vois le pianiste qui agite le bras.
– Ils la rajoutent parfois, surtout en cas de retard comme celui-là, m'explique-t-il quand nous nous installons dans cette vieille voiture de troisième classe. On n'aura pas chaud, mais, vous verrez, le thé est même meilleur ici…
C'est à peu près tout ce qu'il me dit durant la journée. Son concert nocturne me paraît déjà à peine réel. De toute façon, l'interroger sur cette musique silencieuse serait avouer que je l'ai vu pleurer. Donc… Étendu sur le bois nu de la couchette, je me mets à imaginer le campement humain que j'ai observé, cette nuit, dans la salle d'attente et qui à présent vit, sans y prêter la moindre attention, une expérience fabuleuse: le passage d'Asie en Europe! L'Europe… Derrière la fenêtre, dans le petit rectangle que le givre a laissé libre, défile toujours le même infini des neiges, à perte de vue, impassible devant l'avancée essoufflée du train. Le vallonnement blanc des forêts. Un fleuve sous la glace, immense, gris, faisant penser à un bras de mer. Et de nouveau le sommeil de la planète blanche, inhabitée. Je me tourne légèrement, je regarde le vieil homme qui reste immobile sur la couchette d'en face, les paupières closes, les doigts noués sur la poitrine. Ces doigts qui savent jouer des mélodies muettes. Pense-t-il à l'Europe? Se rend-il compte que nous approchons de la civilisation, des villes où le temps peut avoir une excitante valeur de jeu social, d'échanges d'idées, de rencontres? Où l'espace est apprivoisé par l'architecture, incurvé par la vitesse d'une autoroute, humanisé par le sourire d'une cariatide dont on voit le visage par la fenêtre de mon appartement, non loin de la Nevski?
