Curieusement, c'est sur la beauté de certaines rues que notre conversation finit par s'engager, déjà vers le soir. Nous venons de quitter une grande ville sur la Volga. Le convoi a été reformé et j'ai même craint un instant qu'on nous abandonne sur une voie de garage. Il y a beaucoup de place libre, comme si les gens dédaignaient de monter dans cette voiture archaïque de troisième.

Mon compagnon se lève, apporte deux verres. En apprenant que je connais bien Moscou, il s'anime, me parle de la capitale avec une précision inattendue, avec un attachement sentimental pour telle rue, telle station de métro. «L'attachement d'un provincial, me dis-je, qui a vécu dans la capitale et qui aime épater ses interlocuteurs par l'originalité de son guide personnel.» Mais, plus il parle, plus je constate que sa Moscou est une ville bien étrange, avec des lacunes évidentes, avec des entrelacs de rues aux endroits où ma mémoire voit de larges avenues et esplanades. Plus attentif, je relève dans son récit quelques à-coups que l'homme essaie d'éviter tantôt en s'interrompant à mi-mot, tantôt en racontant une anecdote. «Avant la guerre…», «dans les années trente…», ces marques du passé lui échappent et me laissent deviner qu'il se promène dans une ville qui n'existe plus. Il finit par s'en rendre compte, se tait. Son oreille doit détecter dans ce moment de gêne la même tonalité que cette nuit, quand je l'ai surpris au piano. Pour changer de sujet, je me mets à maudire le temps, les retards qui me font manquer, à Moscou, ma correspondance. Nous préparons notre dîner: des œufs durs que je tire de mon sac, le pain qu'il dit avoir dans sa valise. Il sort un paquet, le défait. Une demi-miche de pain noir. Mais c'est l'emballage qui attire mon regard – des feuilles froissées de vieilles partitions. Il lève les yeux sur moi, puis se met à lisser les pages avec le rude tranchant de sa main. Ses paroles n'ont plus le ton d'un promeneur sentimental, comme tout à l'heure. Pourtant, il parle toujours des mêmes ruelles moscovites et d'un jeune homme («Je me croyais alors le plus heureux du monde», dit-il avec une amertume souriante), un jeune homme portant une chemise claire trempée par une averse de mai, un jeune homme qui s'arrête devant une affiche et, le cœur battant, lit son nom: Alexeï Berg.



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