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Avant, sur ces affiches, il cherchait le nom de son père, auteur dramatique, et aussi de temps en temps le nom de Victoria Berg, sa mère, lorsqu'elle donnait des récitals. Ce jour-là, pour la première fois, c'était son nom à lui qu'on annonçait. Son premier concert, dans une semaine, le 24 mai 1941.

L'averse avait rendu le papier presque transparent, laissant lire l'affiche précédente (une compétition de sauts en parachute), le profil de Tchaïkovski, gondolé, ressemblait à celui d'un fou du roi. D'ailleurs le concert allait avoir lieu dans la maison de la culture de l'usine de roulements à billes. Mais rien de tout cela ne pouvait gâcher son plaisir. Le bonheur qu'irradiait ce papier d'un bleu délavé était beaucoup plus complexe qu'une simple fierté. Il y avait la joie de cette soirée lumineuse et humide qui apparaissait, telle la fraîcheur d'une décalcomanie, sous l'orage en recul. Et l'odeur du feuillage dans le poudroiement ensoleillé des gouttes. La joie de ces rues noircies par la pluie qu'il suivait, d'un pas distrait, en allant des abords de la ville où se trouvait la maison de la culture vers le centre. Même la salle où il allait jouer, une salle aux murs recouverts de photos de machines-outils et dont l'acoustique laissait à désirer, lui avait paru festive, aérienne.

Moscou, ce soir-là, était aérienne. Légère sous ses pas dans le lacis des ruelles qu'il connaissait par cœur. Légère et fluide dans ses pensées. S'arrêtant une minute sur le Pont de pierre, il regarda le Kremlin. Le ciel mouvant, gris-bleu, donnait à ce faisceau de coupoles et de créneaux un air instable, presque dansant. Et, à gauche, la vue basculait dans un immense vide qu'avait laissé la cathédrale du Christ-Sauveur dynamitée quelques années auparavant.



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