D'arracher ceux qui m'entourent à l'indistinction de la masse. Ce vieillard qui vient d'arriver et qui, sans prétendre à un fauteuil dans cette gare bondée, étale un journal sur les carreaux du sol souillés de mégots et de neige fondue, s'allonge, le dos contre le mur. Cette femme dont le châle dissimule les traits et l'âge, un être inconnaissable noyé dans un gros manteau informe. Il y a un instant, elle a parlé à travers son sommeil: quelques mots suppliants venus sans doute des années très lointaines de sa vie. «L'unique indice humain qui me restera d'elle», me dis-je. Cette autre femme, cette jeune mère inclinée vers le cocon de son bébé qu'elle semble envelopper d'un halo invisible fait d'inquiétude, d'étonnement, d'amour. A quelques pas d'elle, la prostituée, en train de négocier avec les soldats: le bafouillis excité des deux hommes et son chuchotement un peu méprisant mais chaud et comme mouillé de goûteuses promesses. Les bottes des soldats piétinent sur les dalles, on devine, physiquement, l'impatience que provoque ce corps à la croupe large et lourde, à la poitrine qui bombe le manteau… Et, presque à la hauteur des bottes, le visage d'un homme qui, à moitié glissé de son siège, la tête renversée, dort, la bouche entrouverte, un bras touchant le sol. «Un mort sur un champ de bataille», me dis-je de nouveau.

L'effort que je fais pour sauver de ce tout anonyme quelques silhouettes individuelles faiblit. Tout se confond dans l'obscurité, dans la luminescence trouble, jaune sale, du lampadaire au-dessus de la sortie, dans le néant qui s'étend à perte de vue autour de cette ville ensevelie sous une tempête de neige. «Une ville de l'Oural», me dis-je, essayant d'attacher cette gare à un lieu, à une direction. Mais cette velléité géographique se révèle dérisoire. Un point noir perdu dans un océan blanc. Cet Oural qui s'étend sur deux mille? trois mille kilomètres? cette ville, quelque part au milieu, et, à l'est, l'infini sibérien, l'infini de cet enfer de neige.



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