
Je sais que l'heure qu'il vient de voir n'avait aucune signification. Il n'aurait pas manifesté plus d'étonnement en constatant qu'une nuit entière s'est écoulée. Une nuit ou deux. Ou un mois. Ou toute une année. Néant de neige. Plus vague qu'un nulle part. Une nuit sans fin. Une nuit rejetée sur le bas-côté du temps…
Soudain, cette musique! Le sommeil se retire comme le rouleau d'une vague dans laquelle un enfant tente d'attraper un coquillage entrevu et moi, ces quelques notes que je viens de rêver.
Un froid plus vif: la porte vient de battre deux fois. D'abord, les soldats qui entrent et plongent dans l'obscurité. On entend leurs ricanements. Quelques minutes plus tard, la prostituée… Mon sommeil avait donc la durée de… de leur absence. «De leurs accouplements!» s'exclame en moi une voix agacée par la pudibonderie de cette «absence».
C'est bien l'endroit pour rêver de musique. Je me souviens qu'au début de la nuit, quand il y avait encore un mince espoir de repartir, je suis sorti sur le quai avec ce calcul superstitieux: provoquer l'arrivée d'un train en narguant le froid. Courbé sous la violence des bourrasques, aveuglé par la mitraille des flocons, j'ai longé le bâtiment de la gare, hésité à m'engager plus loin tant l'extrémité du quai ressemblait déjà à une plaine vierge.
