Sur la terrasse de l’hôtel Dreesen, souvent, des directeurs, venus des villes dures, noires, enfumées, venus des villes puissantes dont les noms résonnent comme des forges, Essen, Cologne, Bochum, Dortmund, Gelsenkirchen, des directeurs engourdis par le vin capricieux du Rhin, rêvent en regardant les paysages doux de juin.

La terrasse de l’hôtel Dreesen, ce Claridge de la bourgeoisie rhénane, est habituellement l’un de ces lieux calmes où les hommes d’affaires aiment à se rencontrer, entre hommes, dans la chaleur des conversations sérieuses, des alcools et des cigares. Les garçons du Dreesen sont stylés, silencieux, discrets. En semaine surtout, le Dreesen est le lieu rêvé pour un déjeuner important ou une rencontre clandestine, surtout au début de l’été.

Mais tous les étés ne se ressemblent pas et, ce 29 juin 1934, un vendredi, les quelques habitués qui achèvent de déjeuner au Dreesen sont totalement abandonnés. Le service est suspendu : seul le maître d’hôtel va et vient, inutile et désorienté... Le personnel a quitté son poste. Des curieux se sont glissés dans le hall et jusque sur la terrasse. Au premier rang, Walter Breitmann. Il était alors l’un des plus jeunes serveurs de l’hôtel. Il se souvient. Le maître d’hôtel tentait de le rappeler. En vain.

Walter Breitmann regarde fasciné les voitures noires, des Mercedes-Benz, dont deux sont décapotées, s’arrêter lentement devant le perron, faisant à peine crisser le gravier de l’allée. Le Führer ! Des applaudissements éclatent, des cris, Walter Breitmann applaudit aussi, puis il salue, le bras tendu, comme il le voit faire autour de lui. De la première voiture descend un homme massif, en uniforme des S.A., les Sections d’Assaut C’est l’Oberleutnant Wilhelm Brückner qui tient auprès d’Adolf Hitler les rôles de garde du corps, d’ordonnance et d’aide de camp. Dans les défilés, sur les tribunes, il est derrière le Führer, impassible, dominant de sa haute taille la silhouette du Chancelier.



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