
Un matin, après l’arrivée du courrier, elle me fit venir:
– Mon pauvre Jérôme, je suis absolument désolée; ma fille est souffrante et m’appelle; je vais être forcée de vous quitter…
Gonflé d’inutiles scrupules, j’allai trouver mon oncle, ne sachant plus si j’oserais rester à Fongueusemare après le départ de ma tante. Mais dès les premiers mots:
– Qu’est-ce que ma pauvre sœur vient encore imaginer pour compliquer les choses les plus naturelles? Eh! pourquoi nous quitterais-tu, Jérôme? s’écria-t-il. N’es-tu pas déjà presque mon enfant?
Ma tante n’était guère restée à Fongueusemare que quinze jours. Dès qu’elle fut partie, la maison put se recueillir; cette sérénité de nouveau l’habita qui ressemblait beaucoup au bonheur. Mon deuil n’avait pas assombri, mais comme aggravé notre amour. Une vie au monotone cours commença où, comme en un milieu très sonore, le moindre mouvement de nos cœurs s’entendait.
Quelques jours après le départ de ma tante, un soir, à table, nous parlâmes d’elle – je me souviens:
– Quelle agitation! disions-nous. Se peut-il que les flots de la vie ne laissent pas plus de répit à son âme? Belle apparence de l’amour, que devient ici ton reflet? -… Car nous nous souvenions du mot de Gœthe qui, parlant de Mme de Stein, écrivait: «Il serait beau de voir se réfléchir le monde dans cette âme.» Et nous établissions aussitôt je ne sais quelle hiérarchie, estimant au plus haut les facultés contemplatives. Mon oncle, qui s’était tu jusqu’alors, nous reprit en souriant tristement:
– Mes enfants, dit-il, même brisée, Dieu reconnaîtra son image. Gardons-nous de juger les hommes d’après un seul moment de leur vie. Tout ce qui vous déplaît en ma pauvre sœur, elle le doit à des événements que je connais trop pour pouvoir la critiquer aussi sévèrement que vous faites. Il n’y a pas qualité si plaisante de la jeunesse qui ne puisse, à vieillir, se gâter.
