– Deux mots à peine: je suis rentré très tard.


– Tu sais qu’elle veut que je me marie avant elle?


– Oui.


Elle me regardait fixement…


– Et tu sais qui elle veut que j’épouse?


Je restai sans répondre.


– Toi, reprit-elle dans un cri.


– Mais c’est de la folie!


– N’est-ce pas! – Il y avait à la fois du désespoir et du triomphe dans sa voix. Elle se redressa, ou plutôt se rejeta toute en arrière…


– Maintenant je sais ce qui me reste à faire, ajouta-t-elle confusément en ouvrant la porte du jardin, qu’elle referma violemment derrière elle.


Tout chancelait dans ma tête et dans mon cœur. Je sentais le sang battre à mes tempes. Une seule pensée résistait à mon désarroi: retrouver Abel; lui pourrait m’expliquer peut-être les bizarres propos des deux sœurs… Mais je n’osais rentrer dans le salon où je pensais que chacun verrait mon trouble. Je sortis. L’air glacé du jardin me calma; j’y restai quelque temps. Le soir tombait et le brouillard de mer cachait la ville; les arbres étaient sans feuilles, la terre et le ciel paraissaient immensément désolés… Des chants s’élevèrent; sans doute un chœur d’enfants réunis autour de l’arbre de Noël. Je rentrai par le vestibule. Les portes du salon et de l’antichambre étaient ouvertes; j’aperçus, dans le salon maintenant désert, mal dissimulée derrière le piano, ma tante, qui parlait avec Juliette. Dans l’antichambre, autour de l’arbre en fête, les invités se pressaient. Les enfants avaient achevé leur cantique; il se fit un silence, et le pasteur Vautier, devant l’arbre, commença une manière de prédication. Il ne laissait échapper aucune occasion de ce qu’il appelait «semer le bon grain». Les lumières et la chaleur m’incommodaient; je voulus ressortir; contre la porte je vis Abel; sans doute il était là depuis quelque temps. Il me regardait hostilement et haussa les épaules quand nos regards se rencontrèrent. J’allai à lui.



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