
Pourtant, après dîner, poussé par une vague inquiétude, je redescendis en ville, où j’errai près d’une heure avant de me décider à sonner de nouveau chez les Bucolin. Ce fut mon oncle qui me reçut. Alissa, se sentant souffrante, était déjà montée dans sa chambre et sans doute s’était aussitôt couchée. Je causai quelques instants avec mon oncle, puis repartis…
Si fâcheux que fussent ces contretemps, en vain les accuserais-je. Quand bien même tout nous eût secondés, nous eussions inventé notre gêne. Mais qu’Alissa, elle aussi, le sentît, rien ne pouvait me désoler davantage. Voici la lettre que, sitôt de retour à Paris, je reçus:
Mon ami, quel triste revoir! tu semblais dire que la faute en était aux autres, mais tu n’as pu t’en persuader toi-même. Et maintenant je crois, je sais qu’il en sera toujours ainsi. Ah! je t’en prie, ne nous revoyons plus!
Pourquoi cette gêne, ce sentiment de fausse position, cette paralysie, ce mutisme, quand nous avons tout à nous dire? Le premier jour de ton retour j’étais heureuse de ce silence même, parce que je croyais qu’il se dissiperait, que tu me dirais des choses merveilleuses; tu ne pouvais partir auparavant.
Mais quand j’ai vu s’achever silencieuse notre lugubre promenade à Orcher et surtout quand nos mains se sont déprises l’une de l’autre et sont retombées sans espoir, j’ai cru que mon cœur défaillait de détresse et de peine. Et ce qui me désolait le plus ce n’était pas que ta main eût lâché la mienne, mais de sentir que, si elle ne l’eût point fait, la mienne eût commencé – puisque non plus elle ne se plaisait plus dans la tienne.
