
Quand la vision peut prendre une artère en enfilade, et aussi dans certains secteurs limités où les immeubles sont presque rasés jusqu'aux fondations, on constate que la chaussée a été totalement déblayée, nettoyée, les plus menus gravats emportés sans doute par camions au lieu d'être accumulés sur les bords, comme j'ai vu faire dans mon Brest natal. Seul demeure çà et là, rompant l'alignement des ruines, quelque bloc de maçonnerie géant, tel un fût de colonne grecque gisant dans une enceinte archéologique. Toutes les rues sont vides, sans le moindre véhicule ni piéton.
J'ignorais que la cité de Halle avait autant souffert des bombardements anglo-américains, pour que, quatre ans après l'armistice, on y rencontre encore de si vastes zones sans une quelconque amorce de reconstruction. Peut-être ne s'agit-il pas de Halle, mais d'une autre grande ville? Je ne suis guère familier de ces régions, n'étant arrivé auparavant à Berlin (quand, au juste, et combien de fois?) que par l'axe normal Paris-Varsovie, c'est-à-dire beaucoup plus au nord. Je n'ai pas de carte sur moi, mais je vois mal que les aléas du rail nous aient aujourd'hui, après Erfurt et Weimar, détourné jusqu'à Leipzig, situé vers l'est et sur une autre ligne.
A ce moment de mes rêveuses spéculations, le train s'est enfin ébranlé, sans prévenir, avec une telle lenteur, heureusement, que je n'ai eu aucune peine à rejoindre mon wagon pour y grimper. J'ai alors été surpris d'apercevoir la longueur exceptionnelle du convoi. Avait-on rajouté des voitures? Et où donc? A l'image de la ville morte, les quais étaient à présent tout à fait déserts, comme si les derniers habitants venaient de monter à bord pour s'enfuir.
