
Par un brutal effet de contraste, une foule beaucoup plus dense qu'à notre arrivée en gare avait envahi le couloir du wagon, et j'ai eu beaucoup de mal à m'y faufiler entre des êtres humains qui m'ont paru exagérément gros, à l'instar de leurs valises boursouflées et des divers colis encombrant le sol, informes, provisoires aurait-on dit, mal ficelés dans une hâte soudaine. Les visages fermés d'hommes et de femmes aux traits tirés par la fatigue m'accompagnaient de leurs regards vaguement réprobateurs, dans ma difficile progression, peut-être même hostiles, en tout cas sans aménité malgré mes sourires… A moins que ces pauvres gens, apparemment en détresse, n'aient été seulement choqués par ma présence incongrue, mes vêtements confortables, les excuses que je bredouillais au passage dans un allemand scolaire accusant mon étrangeté.
Troublé en retour par la gêne supplémentaire que je leur causais involontairement, j'ai dépassé mon compartiment sans le reconnaître et, me retrouvant au bout du couloir, il m'a fallu revenir en arrière, c'est-à-dire vers l'avant du train. Cette fois le mécontentement, muet jusqu'alors, s'est exprimé par quelques exclamations exaspérées et grommellements, dans un dialecte saxon dont les mots m'échappaient en majeure partie, sinon leur sens probable. Ayant enfin repéré mon épaisse sacoche noire dans un filet à bagages, par la porte demeurée grande ouverte du compartiment, j'ai pu identifier ma place – mon ancienne place – avec certitude. Elle était occupée maintenant, ainsi d'ailleurs que la totalité des deux banquettes, avec même des enfants en surnombre coincés entre les parents ou sur leurs genoux. Et il y avait en plus un adulte debout contre la fenêtre, qui, lorsque j'ai franchi le seuil, s'est retourné dos à la vitre pour m'observer en détail.
