
Je vais jusqu'à la chambre du fond et rallume les trois bougies, dont il ne reste plus qu'un centimètre ou même moins. Sous leur clarté incertaine, j'inspecte mon trophée. A l'intérieur, il y a seulement une carte d'identité allemande, dont la photo a été déchiquetée par le projectile qui a troué le cuir de part en part. Le reste du document est dans un état suffisamment épargné pour permettre de lire un nom: Dany von Brücke, né le 7 septembre 1881 à Sassnitz (Rügen); ainsi qu'une adresse: Feldmesserstrasse 2, Berlin-Kreuzberg. C'est un quartier somme toute assez proche, sur lequel débouche la Friedrichstrasse , mais de l'autre côté de la frontière, dans la zone d'occupation française
En examinant avec plus de soin le porte-cartes, il me paraît douteux que ce gros trou rond aux bords éclatés ait été fait par la balle d'une arme de poing, ou même d'épaule, tirée d'une distance non négligeable. Quant aux souillures d'un rouge assez vif qui en maculent une des faces, elles ressemblent plus à des traces de peinture fraîche qu'à du sang. Je range l'ensemble dans le tiroir et j'y prends le pistolet. J'en ôte le chargeur, où il manque quatre balles, dont l'une est déjà engagée dans le canon. Quelqu'un aurait donc fait feu à trois reprises avec cet engin, connu pour sa précision, fabriqué par la Manufacture de Saint-Etienne. Je retourne à la fenêtre sans châssis de l'autre pièce.
Je constate aussitôt que le cadavre a disparu, devant le monument fantôme.
