
J'ai froid tout à coup. Ou plutôt, bien qu'ayant toujours conservé ma pelisse soigneusement boutonnée, même pour écrire, je pourrais avoir froid déjà depuis plusieurs heures, sans vouloir m'en soucier, pris par les exigences de ma mission… Quelle est donc ma mission, désormais? Je n'ai rien mangé depuis ce matin et mon confortable Frühstück est bien loin à présent. Quoique la faim ne se soit guère fait sentir, elle ne doit pas être étrangère à cette sensation de vide qui m'habite. En fait, depuis l'arrêt prolongé en gare de Halle, j'ai vécu dans une sorte de brouillard cérébral, comparable à celui que provoquerait un fort rhume, dont aucun autre symptôme ne s'est pourtant déclaré. La tête cotonneuse, j'essayais en vain de maintenir une conduite appropriée, cohérente, en dépit d'imprévisibles circonstances adverses, mais pensant à tout autre chose, tiraillé sans cesse entre l'urgence immédiate de successives décisions et la cohorte informe des spectres agressifs, du ressouvenir, de pressentiments irraisonnés.
Le monument fictif a, pendant ce temps-là (quel temps-là?), repris sa place sur son socle. Le conducteur du «Char de l'Etat», sans ralentir sa course, s'est retourné vers la jeune proie aux seins nus, qui lève un bras devant ses yeux, doigts écartés, dans un illusoire geste de défense. Et l'un des archers, celui qui devance l'autre d'un demi-pas, dirige maintenant sa flèche vers la poitrine du tyran.
