Ne sachant trop quelle attitude adopter, je suis resté planté devant l'usurpateur qui lisait un quotidien berlinois largement déployé devant son visage. Tout le monde se taisait, l'ensemble des yeux – même ceux des enfants – convergeant vers moi avec une fixité insupportable. Mais personne ne semblait vouloir témoigner de mes droits sur cette place assise que je m'étais choisie selon mon goût, en tête de ligne (Eisenach est une sorte de gare frontière depuis la partition du territoire allemand), dans le sens opposé à la marche, côté couloir. Moi-même, du reste, je ne me sentais pas en mesure de distinguer entre eux avec assurance ces peu aimables compagnons de route, qui s'étaient ainsi multipliés en mon absence. J'ai ébauché un mouvement vers le porte-bagages, comme pour prendre quelque chose dans mes affaires…

A ce moment, le voyageur a lentement abaissé son journal pour me dévisager, avec la candeur tranquille du propriétaire certain de ses prérogatives, et c'est sans aucun doute possible que j'ai reconnu, face à moi, mes propres traits: figure dissymétrique au nez fort, convexe (le fameux «nez vexe» hérité de ma mère), aux yeux sombres très enfoncés dans leurs orbites surmontées d'épais sourcils noirs, dont le droit se relève en pinceau rebelle sur la tempe. La coiffure – cheveux assez courts en désordre bouclé, parsemé de mèches grisonnantes – était la mienne également. L'homme a eu un vague sourire étonné en me découvrant. Sa main droite a lâché les feuilles imprimées pour venir gratter le sillon vertical, à la base des narines.

Je me suis alors souvenu de la fausse moustache que j'avais adoptée pour cette mission, imitée avec art et parfaitement crédible, semblable en tout point à celle que je portais autrefois. Le visage relevé, de l'autre côté du miroir, était, lui, absolument glabre. Dans un réflexe incontrôlé, j'ai passé un doigt sur ma lèvre supérieure. Mon postiche était évidemment toujours là, bien en place. Le sourire du voyageur s'est accentué, narquois peut-être, ou du moins ironique, et il a fait le même geste léger sur sa lèvre nue.



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