
J’ai trouvé tout de suite une place libre dans un compartiment, à la portière coulissante entrouverte, dont mon irruption imprévue a visiblement troublé l'atmosphère. Je ne dirais pas «le calme», car il devait s'agir plutôt d'une discussion enfiévrée, peut-être même violente, à la limite comminatoire de l'empoignade. Il y avait là six hommes, en raides manteaux de ville avec des chapeaux noirs assortis, qui se sont immobilisés d'un seul coup à mon entrée, dans la posture où je venais de les surprendre; l'un s'était mis debout, les deux bras levés au ciel dans un geste d'imprécation; un autre, assis, tendait le poing gauche, coude à demi replié; son voisin pointait vers lui ses deux index, de part et d'autre de la tête, imitant les cornes du diable ou d'un taureau prêt à charger; un quatrième se détournait avec un air de tristesse infinie, tandis que son vis-à-vis penchait le buste en avant pour se prendre le visage à deux mains.
Puis, très doucement, de façon presque insensible, les poses se sont l'une après l'autre défaites. Mais le personnage véhément, qui n'avait encore abaissé les bras qu'à moitié, était toujours dressé dos à la fenêtre, quand mon Feldgendarme est apparu dans l'encadrement de la porte. L'impressionnant gardien de l'ordre s'est aussitôt dirigé vers moi, qui venais juste de m'asseoir, et m'a demandé mes papiers dans un laconique et impératif: «Ausweis vorzeigen!» Comme par enchantement, les candidats pugilistes s'alignaient à présent bien droits sur leurs sièges respectifs, chapeaux rigides et boutons de pardessus impeccablement ajustés. Tous les regards, cependant, restaient une fois de plus fixés sur moi. Leur indiscrète attention semblait d'autant plus démonstrative que je n'occupais pas un coin, mais le milieu d'une banquette.
