Avec tout le calme approximatif dont je demeurais capable, j'ai extirpé d'une poche intérieure mon passeport français, au nom de Robin; prénoms: Henri, Paul, Jean; profession: ingénieur; né à Brest, etc. La photographie portait une épaisse moustache. Le policier l'a examinée longuement, reportant de temps à autre les yeux sur ma figure vivante, pour comparer. Puis, avec autant d'attention, il a inspecté le visa officiel des forces alliées, qui m'autorise sans ambiguïté à me rendre en République démocratique allemande, la précision s'y reproduisant en quatre langues: français, anglais, allemand et russe, avec les multiples tampons afférents.

Le méfiant sous-officier en longue capote et casquette plate est enfin revenu à la photo et il m'a dit quelque chose d'un ton plutôt désagréable – une remarque restrictive, une question formelle, un simple commentaire – que je n'ai pas compris. Avec ma prononciation parisienne la plus sotte, j'ai seulement répondu: «Nix ferchtenn», préférant ne pas m'aventurer en explications périlleuses dans la langue de Goethe. L'homme n'a pas insisté. Après avoir inscrit sur son carnet toute une série de mots et de chiffres, il m'a rendu mon passeport et il est sorti. J'ai vu ensuite, avec soulagement, par la vitre sale du couloir, qu'il était redescendu sur le quai. Malheureusement, la scène avait encore accru les soupçons de mes voisins, dont la silencieuse réprobation devenait évidente. Pour me donner une contenance et afficher ma conscience sereine, j'ai tiré d'une poche de ma pelisse le maigre quotidien national acheté le matin même à un vendeur ambulant, en gare de Gotha, et je me suis mis à le déplier avec soin. J'ai senti, hélas trop tard, que je commettais là une nouvelle maladresse: ne venais-je pas d'affirmer bien fort que je ne comprenais pas l'allemand?



7 из 146