Cependant, mon angoisse latente a pris bientôt une direction différente: ce journal était celui-là même que lisait mon double dans l'autre compartiment. Le souvenir d'enfance est alors revenu dans toute son intensité. Je dois avoir sept ou huit ans, espadrilles, culotte courte, chemisette brunâtre délavée, ample pull-over déformé par l'usage. Je marche sans but à marée montante, presque haute déjà, le long des anses sableuses successives, désertes, que séparent des pointes rocheuses encore aisément franchissables sans avoir à remonter sur la dune, du côté de Kerlouan, dans le Nord-Finistère. C'est l'hiver qui commence. La nuit tombe vite et la brume de mer, au crépuscule, diffuse une clarté bleuâtre qui estompe les contours.

La frange d'écume, sur ma gauche, brille d'un éclat périodique plus vif, éphémère et crépitant, avant de venir s'éteindre à mes pieds. Quelqu'un est passé là, dans le même sens, il y a peu de temps. La trace de ses pas, lorsque le personnage s'est un peu écarté vers la droite, n'a pas encore été effacée par les vaguelettes mourantes. Je peux voir ainsi qu'il porte des espadrilles de plage semblables aux miennes, avec une semelle caoutchoutée dont les dessins en creux sont exactement identiques. La pointure aussi, d'ailleurs. Devant moi en effet, à trente ou quarante mètres environ, un autre garçon du même âge – de la même taille en tout cas – suit le même parcours à l'extrême limite de l'eau. Toute sa silhouette pourrait être la mienne, sans doute, si ce n'étaient les mouvements des bras et des jambes qui me paraissent d'une amplitude anormale, inutilement impétueuse, saccadée, un peu incohérente.

Qui peut-il être? Je connais tous les gamins d'ici et celui-là ne me rappelle rien, sinon qu'il me ressemble.



8 из 146