Une petite fille de neuf ou dix ans, d'une beauté presque surnaturelle, qui marchait en tenant la main d'une femme, sa grand-mère sans doute. Elles s'arrêtèrent à quelques pas de moi, l'enfant me regarda avec curiosité. Je lui souris. Et soudain, je compris que ce petit visage incroyablement beau était maquillé. Assez discrètement, mais d'une main experte, adulte. Non pas grimé pour la fête foraine, mais transformé en excitant minois de femme-poupée. Je remarquai aussi que le soir commençait à tomber, que les kiosques venaient de fermer. Ma tête résonnait encore de rires et de soleil… Les premiers réverbères tremblotaient d'une lumière mauve. La femme se retourna et me dévisagea d'un œil qui jaugeait. Puis, en caressant le menton de l'enfant, murmura: «La fête est finie, tu n'auras pas tes bonbons…» L'enfant me regardait fixement. Je ravalai au dernier moment le mot qui était déjà sur mes lèvres: «Vous avez une bien jolie petite-fille…» Je pensais avoir deviné le jeu. La femme tira la main de l'enfant, et je les vis se diriger vers le grand hangar en préfabriqué, le «bar à bière». Derrière mon dos, chuinta dans un soupir dégoûté la discussion de deux vendeuses: «La vieille est revenue avec la petite, tu as vu? Mais oui, qu'est-ce que tu veux, c'est l'enfant qui la nourrit… Les salauds qui font ça, moi, je les pendrais…»

Je voyais au bout de l'allée les deux silhouettes, grande et petite, qui se découpaient dans l'éclairage du «bar à bière». Il aurait fallu les rattraper. Leur donner l'argent que j'avais. Prévenir la police. Enlever l'enfant… Mais s'agissait-il vraiment de ce que j'avais cru comprendre? Le long de l'allée, les abattants des kiosques étaient déjà tous remontés, des rais de lumière filtraient de l'intérieur. On devinait la présence silencieuse des propriétaires. L'obscurité du parc, ces minuscules pavillons, chacun avec son secret, l'enfant maquillée qui venait de me sourire… Je préférai croire à une méprise.



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