
Ils rient à s'étrangler, moi aussi par contagion et surtout devant la drôlerie de la pantomime que le petit Lev se met à jouer: un jeune néophyte avale un demi-litre d'alcool et court dans la taïga où il viole une ourse. Valia vient à ce moment en apportant un plateau de pommes de terre fumantes. Le petit Lev, en pleine agitation théâtrale, se jette vers elle, l'aborde par-derrière, ses mains enlaçant les hanches de la femme, le menton piquant dans son large dos. Une ourse attaquée par le naïf Moscovite. Elle se retourne, le sourire aux lèvres, mais les yeux lançant des flammes: comment ce nain ose-t-il? Sa main s'abat sur la tête de Lev exactement comme ferait la patte d'une ourse, avec une puissance débonnaire. L'homme, le visage poudré de farine, est projeté contre le mur.
La nuit, le sifflement du blizzard devient l'unique fond pour tous les autres bruits: le ronflement des Lev, le craquement du bois dans le poêle et, de temps en temps, le crissement d'une Page. Dans la pièce voisine, Valia lit le gros livre que j'ai vu, en arrivant, posé sur l'appui d'une fenêtre. Un de ces romans des années soixante où l'amour se vivait à l'ombre d'immenses centrales électriques en construction, de la taïga conquise, des exploits distingués par la mère patrie. Une fiction pas trop éloignée, en fait, de la vie de cette femme ou de ses rêves, qui sait? Je ne remarque pas à quel moment elle éteint la lumière.
Vers le milieu de la nuit, le fouettement des rafales efface tout ce que l'oreille pourrait encore entendre. J'imagine le minuscule point de ma présence dans cet endroit du globe. Quel repère trouver? La frange glacée de l'océan Arctique? Le détroit de Bering? Le pic de la Victoire, haut de trois mille mètres, à l'ouest de cette maison?
Je me dis que finalement rien ne localise mieux, pour moi, cette contrée que le souvenir de la vie de Jacques Dorme.
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L'histoire de Jacques Dorme m'accompagna tout au long de mon voyage.
